Bannir le glyphosate et réfléchir la transition agricole

Rimouski, 3 décembre 2017. À la fin du mois d’octobre 2017, le Parlement européen s’est prononcé en faveur d’une interdiction progressive du glyphosate sur son territoire d’ici 2022. Le glyphosate est l’agent actif du controversé RoundUp Ready de Monsanto. La résolution, non contraignante, cherche à faire pression sur la Commission européenne qui a finalement ré-autorisé l’usage du glyphosate pour les cinq prochaines années, plutôt que pour les 10 ans qu’elle demandait initialement. La résolution fait aussi écho à la forte contestation sociale qui avait mené au dépôt d’une pétition pour interdire la substance, signée par 1,3 million de citoyen.nes européen.nes.

Au Québec et au Canada, le glyphosate ne fait pas les manchettes, malgré que ses impacts sur la santé et les écosystèmes soient les mêmes peu importe où on en fait usage! En cette Journée internationale de la lutte contre les pesticides de La Via Campesina, il nous apparaît impératif de diffuser des informations et d’animer la réflexion sur le glyphosate et l’agriculture conventionnelle.

Le glyphosate , l’agriculture conventionnelle : et l’environnement?

En mars 2017, Santé Canada reconduisait l’homologation du glyphosate pour les 14 prochaines années en stipulant « que les produits contenant du glyphosate ne présentent aucun risque préoccupant pour la santé humaine ou l’environnement [1] », ignorant de ce fait les avertissements de l’Organisation mondiale de la santé [2]. Au Québec, la substance ne faisait toujours pas partie des produits à l’étude lors des consultations sur la toxicité de certains pesticides menées en août dernier [3]. La situation est pour le moins inquiétante.

Les effets néfastes du glyphosate sur la santé humaine et l’environnement sont documentés par la communauté scientifique. Celle-ci mentionne entre autres la perte progressive de la fonction des sols, une perte de la biodiversité, des maladies végétales, la résistance de certaines espèces de mauvaises herbes aux herbicides et la contamination des réseaux hydriques de surface et sous-terrains, en plus d’accentuer la dépendance des producteurs agricoles aux énergies carbonées, contribuant ainsi directement à l’intensification des changements climatiques [4].

Tel que souligné, le glyphosate est intimement lié à certaines pratiques agricoles qui définissent aujourd’hui les systèmes conventionnels de production. En effet, le glyphosate annihile systématiquement toutes formes de végétation sur lesquelles il est appliqué. Pour utiliser la substance, il est de surcroît nécessaire de recourir à l’usage d’espèces y étant résistantes par modification génétique (les fameuses semences OGM). L’utilisation du glyphosate ne peut ainsi être efficace que sur des systèmes agricoles désuets (monocultures) et fortement dépendants des énergies carbonées (machineries). Le glyphosate accentue notre dépendance à ces modes de production non durables, qui contribuent directement aux changements climatiques, à l’appauvrissement des sols et à la prolifération de plantes résistantes. Tôt ou tard, la société civile devra se positionner sur l’usage du glyphosate et en demander le bannissement complet!

La nécessaire révision des systèmes agricoles

Le bannissement du glyphosate implique forcément la révision des systèmes agricoles – qui dépendent assez généralement de cette substance. Au Québec seulement, on en fait usage sur près de 2 000 000 d’hectares [5]! Or, s’il est effectivement judicieux de refuser la substance, cela ne peut s’effectuer sans réfléchir un minimum aux propositions alternatives. L’agriculture sans pesticide est possible et les exemples prouvant la viabilité des systèmes agro-écologiques sont nombreux [6]. L’allongement et la diversification des rotations, l’adaptation et la répartition spatiale des cultures, le semis-direct sous couverture végétale permanente et la connectivité accrue des infrastructures écologiques peuvent être cités en exemple [7]. Néanmoins, de tels systèmes ne sont pas épargnés de la critique et se butent parfois à la question : est-ce qu’une agriculture complètement « biologique » pourra relever les défis démographiques du 21e siècle? À savoir, une population mondiale qui pourrait atteindre les 9-10 milliards en 2050, dont l’espérance de vie augmentera et qui se concentrera davantage dans les villes.

Lorsque nous pensons la durabilité de l’agriculture uniquement en termes environnementaux, la question mène au paradoxe. Les travaux scientifiques les plus récents prétendent que les rendements de l’agriculture biologique sont généralement inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle, qu’une agriculture biologique produit moins de nourriture. Toutefois, cette critique est le reflet d’une réflexion obtuse. En effet, l’insécurité alimentaire n’est pas la conséquence d’un manque quantitatif de nourriture, mais bien le fait de contradictions inhérentes du système économique globale, en l’occurrence le capitalisme, et de son incapacité à redistribuer adéquatement les productions vivrières. La FAO est claire : actuellement, l’offre alimentaire surpasse la demande au niveau global, le problème est donc autre. De plus, selon un rapport du Conseil des droits de l’homme, « l’accroissement de la production vivrière n’a pas permis d’éliminer la faim dans le monde. Le fait d’être tributaire de pesticides dangereux est une solution à court terme qui porte atteinte au droit à une alimentation suffisante et au droit à la santé des générations actuelles et des générations futures [8] ».

« l’insécurité alimentaire n’est pas la conséquence d’un manque quantitatif de nourriture, mais bien le fait de contradictions inhérentes du système économique globale »

Dans un système qui soumet la nourriture aux logiques marchandes, l’alimentation locale et biologique (et non glyphosatée!) n’est accessible qu’à une niche de consommateur.trices disposant de moyens financiers conséquents, et une immense partie de la population doit se contenter d’aliments dumpés de pays lointains. L’accès aux produits sains et équitables ne s’arrime plus à l’égalité!

Or, un mouvement de contestation du glyphosate et de produits similaires ouvre la voie à la redéfinission du système agricole dans sa globalité, en maintenant une approche compréhensive et multidisciplinaire. Au Québec, il faut se questionner collectivement sur l’agriculture que nous voulons : certes, une agriculture biologique sans intrant chimique, mais une agriculture biologique soutenue par un système redistributif adéquat, qui mettrait au premier plan les droits fondamentaux des populations, bien au-delà des intérêts économiques et pécuniaires. Dans le contexte actuel, l’accès à une alimentation saine n’est plus un droit, mais un privilège. La mobilisation doit être cohérente et exiger une politique agricole basée sur les principes de la souveraineté alimentaire. Dans ce même élan, l’alimentation doit être exemptée des logiques du libre-échange.

Libérons-nous du glyphosate et mobilisons-nous pour un système agricole véritablement durable pour l’environnement et les sociétés!

Signatures :

Comité international de l’Union paysanne
Alliance pour l’interdiction des pesticides systémiques
Les AmiEs de la Terre de Québec
Vigilance OGM

 


[1] https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/securite-produits-consommation/rapports-publications/pesticides-lutte-antiparasitaire/decisions-mises-jour/decision-homologation/2017/glyphosate-rvd-2017-01.html#a2
[2] Organisation mondiale de la santé (OMS). (2015). IARC Monographs Volume 112: evaluation of five organophosphate insecticides and herbicides. En ligne : http://www.iarc.fr/en/media-centre/iarcnews/pdf/MonographVolume112.pdf, 2 pages.
[3] http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/l-heure-du-monde/segments/entrevue/33652/monsanto-papers-glyphosate-roundup-cancer
[4] Malézieux, E. (2011). Designing cropping system from nature, Agronomy for Sustainable development, vol. 32 (1), pp. 15-29.
[5] Giroux, I. (2015). Présence de pesticides dans l’eau au Québec : Portrait et tendances dans les zones de maïs et soja – 2011 à 2014 [PDF], Québec, Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la lutte contre les changements climatiques, 74 pages.
[6] Conseil des droits de l’homme. (2011). Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, A/HRC/16/49, 23 pages.
[7] Malézieux, E. (2011). Designing cropping system from nature, Agronomy for Sustainable development, vol. 32 (1), pp. 15-29.
[8] Conseil des droits de l’homme. (2017). Rapport de la Rapporteuse spéciale sur le droit à l’alimentation, A/HRC/34/48. P. 3.