Agroécologie paysanne

Dans un article publié en avril 2018, le Comité international de l’Union paysanne définissait l’agroécologie paysanne de la façon suivante :

« les pratiques de l’agroécologie s’appuient sur un partage horizontal des connaissances des paysannes et paysans et s’appliquent en fonction de la réalité unique de chaque agricultrice et agriculteur. Une ferme entièrement agroécologique se base sur la diversité biologique (cultivée ou non) en intégrant plantes, arbres et animaux dans un même système de production agricole : la polyculture. À long terme, l’agroécologie vise à réduire la dépendance vis-à-vis des intrants externes, contribuant ainsi à l’autonomie des familles et des communautés productrices d’aliments. Dans cette même logique, elle aspire à diminuer la dépendance des communautés aux produits étrangers en instituant des réseaux de distribution alimentaire locaux (marchés de proximité). À son niveau le plus ambitieux, l’agroécologie propose l’organisation et la connexion des citoyennes et citoyens avec les productrices et producteurs pour créer collectivement des systèmes alimentaires équitables et respectueux de l’environnement. Elle est l’outil de la souveraineté alimentaire. »

Ferme de la Dérive, Rimouski.

Il y a aussi une dimension très politique à l’agroécologie paysanne, c’est-à-dire que ce n’est pas seulement une pratique ou une technique. Autrement dit, l’agroécologie n’est pas seulement de savoir comment faire pousser un plant de tomates, par exemple, mais c’est aussi de comprendre la portée politique et sociale d’un tel geste. Si quelqu’un ne comprend pas que sa tomate produite dans sa cour est une tomate de moins qui vient du Mexique, que c’est un geste écologique, voire une action qui s’inscrit dans une démarche combative, et bien l’agroécologie devient dès lors une simple façon de produire, ce qui n’est pas suffisant pour donner les outils politiques à la population et espérer le changement. L’éducation politique est intrinsèque au concept de l’agroécologie paysanne.


Extrait du Manifeste de l’Agroécologie paysanne de Nyéléni :

Pilier 1 : Garantir la sécurisation de la terre, l’eau et autres ressources naturelles

C’est le pilier fondamental car sans la sécurisation et la gestion rationnelle de la terre, de l’eau par et pour les communautés, pas de développement agricole harmonieux. Les paysans et paysannes sont les premiers investisseurs et les premiers nourriciers. Il faut sécuriser leurs droits fonciers et les ressources naturelles.

  • Reconnaître et sécuriser les droits sur le foncier collectif coutumier des villages et des familles, et des ressources naturelles et cela, jusqu’au niveau juridique, sans les privatiser ni les marchandiser.
  • Protéger les droits des communautés d’usages et d’accès aux biens communs notamment les forêts, pâturages, pistes de transhumance, sources d’eau, à ceux et celles qui pratiquent la cueillette, la chasse, la pêche, la transhumance tout en encourageant la restauration écologique et culturelle de leur abondance passée avec des conventions locales pour une gestion équitable et équilibrée des ressources naturelles.
  • Mettre en place des organes de gestion et de résolution de conflits dès le niveau village composés de tous les membres de la communauté notamment les femmes et les jeunes.
  • Adopter une approche territoriale et holistique des questions sociales et économiques, portant sur les ressources naturelles.

Pilier 2 : Valoriser et sauvegarder la biodiversité, des semences paysannes et des races locales.

La biodiversité naturelle, cultivée et élevée est le pilier de la vie d’aujourd’hui et de demain. Nous devons la promouvoir et ceci implique de :

  • Inventorier, valoriser et multiplier la diversité et les valeurs nutritionnelles et thérapeutiques des variétés et races locales/paysannes dans la nutrition et l’alimentation.
  • Garantir les droits collectifs des paysans-nes, des communautés à utiliser librement conserver, échanger et de vendre leurs semences paysannes (application de l’article 9 du TIRPAA).
  • Empêcher le biopiratage de nos ressources et la privatisation du vivant.
  • Lutter contre les tentatives des entreprises et des institutions pour s’approprier l’agroécologie comme un moyen de promouvoir les OGM et les autres fausses solutions et nouvelles biotechnologies dangereuses.

Pilier 3 : Encourager les pratiques en agroécologie paysanne : diversité, complémentarité, adaptabilité.

Basée sur les savoirs, savoir-faire, savoir-être et savoir devenir des paysans-nes et des communautés, l’agroécologie paysanne se développe sur des terroirs vivants et riches en biodiversité grâce à des pratiques et des connaissances enrichies et transmises au fil des siècles, échangées, partagées, complémentaires entre paysans. L’agroécologie est développée au travers de nos propres innovations, recherches et méthodes de sélection et d’amélioration des espèces cultivées et des races animales. Ses pratiques multiples et diverses répondent aux enjeux et défis, ainsi qu’aux aspirations des paysans-nes d’aujourd’hui et de demain. Cela implique de :

  • Encourager la participation et développer les espaces d’échanges entre paysans et paysannes, systématiser, documenter et diffuser les expériences, à des forums, rencontres…
  • Soutenir la formation en agroécologie de base dans les centres, in situ et notamment de relais paysans-nes, acteur/trices du changement tant sur les pratiques que la compréhension des enjeux et défis, avec des outils pédagogiques harmonisés.
  • Soutenir financièrement et humainement les pratiques de l’agroécologie paysanne notamment les initiatives collectives.

Pilier 4 : Promouvoir les systèmes alimentaires locaux diversifiés, nutritionnels et thérapeutiques.

Nos systèmes alimentaires locaux sont les premiers garants de notre santé, de nos emplois de notre environnement, de nos identités. Cela implique de :

  • Promouvoir les marchés locaux de produits locaux et les valoriser à partir de leur qualité saine, savoureuse, nutritionnelle, thérapeutique…
  • Soutenir le développement d’infrastructures, institutions et mécanismes de financement alternatifs pour soutenir producteurs et consommateurs.
  • Promouvoir l’agroécologie paysanne comme moyen principal pour réduire les pertes et les gaspillages dans le système alimentaire
  • Adapter aux réalités locales et paysannes les normes de production, transformation et commercialisation pour relocaliser les systèmes alimentaires.

Pilier 5 : Appuyer et valoriser la place des femmes et des jeunes.

Les femmes, avec leurs connaissances, leurs valeurs, leur vision et leur leadership, sont essentielles pour que l’agroécologie paysanne atteigne son plein potentiel pour aller de l’avant. Les jeunes, ainsi que les femmes, constituent l’une des principales bases sociales de l’évolution et l’application de l’agroécologie paysanne pour contribuer à la transformation sociale et écologique dès aujourd’hui et pour demain. Cela implique de :

  • Répartir de manière égale et équitable, le foncier, la prise de décisions, l’accès aux services, les droits, le statut  et la rémunération.
  • Sécuriser et outiller pour développer leur autonomie.
  • Créer et soutenir des dynamiques sociales et territoriales autour de l’agroécologie paysanne pour retenir la jeunesse dans un cadre de vie épanouissant et collectif avec un revenu juste.
  • Favoriser les échanges et la transmission des connaissances, notamment intergénérationnelle.

Pilier 6 : Renforcer les synergies et alliances et l’organisation collective.

Il est primordial de démultiplier et développer l’agroécologie paysanne sur une plus grande échelle grâce à l’auto-organisation et à l’action collective. Cela implique de :

  • Favoriser les espaces de débats et d’actions autour de l’agroécologie paysanne du local au régional.
  • Encourager et soutenir l’organisation collective pour des terroirs agroécologiques dynamiques et vivants riches de leur diversité tant environnementale, productive qu’humain
  • Élargir notre mouvement paysan et citoyen aux instituts et organismes de recherche publics pour servir les intérêts des populations avec comme priorité les besoins liés à l’agroécologie paysanne en développant des programmes de recherche réellement collaboratifs qui remettent les savoirs paysans au cœur des solutions.
  • Entreprendre des formations permanentes pour pérenniser l’Agroécologie

Pilier 7 : Agir au niveau institutionnel législatif et réglementaire.

Faire reconnaitre et appliquer l’agroécologie paysanne telle que définie au présent document, par nos Etats et les institutions internationales comme il a été débuté avec la FAO ainsi qu’au niveau des collectivités territoriales. Cela implique de :

  • Inclure l’agroécologie paysanne dans les politiques publiques notamment agricoles, de santé, de nutrition, et d’éducation.
  • S’assurer que les 10% de Maputo soient orientés pour soutenir l’Agriculture familiale basée sur l’agroécologie paysanne et la souveraineté alimentaire tout en protégeant nos économies locales dans une intégration régionale en impliquant les acteurs de l’AEP.
  • Fournir dans tous les lieux de restauration collective des services publics y compris les pauses et repas des ateliers, forum, rencontres, sommet des produits issus de l’agroécologie paysanne.
  • Maintenir et créer des ceintures vertes en agroécologie paysanne en encourageant des processus de planification décentralisés réellement participatifs, conjointement avec les autorités et administrations locales pertinentes.
  • Refuser tout accord, traité qui mettrait en péril nos économies et nos identités.