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La face cachée de Bali

En décembre dernier se tenait la Conférence de Bali sur les changements climatiques, en Indonésie. Grande rencontre destinée à discuter de l'avenir du Protocole de Kyoto après 2012, il s'agissait d'une étape cruciale des négociations sur le climat, la plus importante depuis 10 ans.
Comme pour toutes les grandes rencontres internationales et autres sommets de gens très importants, une voix dissidente – mais constructive – issue de la société civile s’est organisée afin de faire entendre la réalité sur le terrain aux grands décideurs de cette petite planète…
En primeur !
Le reportage de Jacques Legros à Bali...
Conférence de Bali de l'Organisation des Nations Unies sur les changements climatiques
Rencontres d'affaires pour l'industrie des agrocarburants et les gouvernements
Élu porte-parole de l’Union paysanne au Congrès de novembre dernier, Jacques Legros s’était également vu confier avec sa compagne, Lise Marcotte, le mandat de représentation de la paysannerie canadienne à la rencontre parallèle de la Conférence de Bali sur les changements climatiques. L’invitation nous provenait de La Via Campesina1, qui a organisé l’évènement de concert avec les mouvements sociaux indonésiens. Il nous livre ici ses premiers commentaires sur l’événement et nous révèle… la face cachée de Bali.

Sous le thème Le village de solidarité pour une planète fraîche, la rencontre parallèle regroupait des délégués internationaux oeuvrant dans plusieurs secteurs d’activités : organisations humanitaires, de femmes, de défense des droits humains ; organisations de pêcheurs, d'artisans et bien sûr des organisations paysannes internationales telles que La Via Campesina (VC) et l'Union des paysans Indonésiens (SPI). Ce fut une occasion extraordinaire pour les participants d'être informés sur les impacts des changements climatiques pour les populations, les paysans ou propriétaires de petites fermes familiales.
Cet exercice de solidarité internationale, avec des représentants du peuple et des victimes des politiques gouvernementales et des pratiques industrielles, a mis en évidence l'importance d'une action rapide et concertée des populations de tous les pays. La Conférence de Bali fut, à mes yeux, une autre démonstration où la voix des experts et des savants, tentant de convaincre la population mondiale de l'urgence d'une action rapide de la part de tous les pays du monde, a été assourdie par celle de cette nouvelle forme de business de l'environnement : les agrocarburants et le marché du carbone. Comme nous le savons déjà, les pays industrialisés, dont les États-Unis et le Canada, n'entendent pas suivre les efforts internationaux pour diminuer de façon suffisante leurs émissions de gaz à effets de serre.
Le gouvernement canadien annonçait récemment l'investissement de plus de 1,5 milliards de dollars pour le développement des agrocarburants au pays et mettait de l'avant sa politique pour amener à 5% la quantité d'éthanol obligatoire dans l’essence. Pourtant, on sait déjà que la production d'éthanol est rejetée par les experts comme solution puisqu'elle exige autant d'énergie que ce qu'elle fait économiser en pétrole brut ; sans compter qu'un litre d'éthanol demande environ 4 litres d'eau pour le produire.
L'utilisation de nos terres agricoles pour la production de maïs, à partir duquel on fabrique l'éthanol, amènera comme premières conséquences visibles une augmentation de la pollution agricole reliée aux cultures de grandes surfaces (pour produire du pétrole et non de la nourriture) et une augmentation des coûts de la nourriture à base de grains (maïs et autres) puisque l'utilisation de nos terres pour produire des agrocarburants exercera notamment une pression sur les coûts des autres grains de consommation. Par voie de conséquence, les coûts des grains et de la moulée pour les animaux augmenteront également, ce qui fera aussi grimper les coûts du panier d’épicerie des familles.
Si, pour les populations des pays riches, les inconvénients visibles à court terme sont surtout économiques, il n'en demeure pas moins que nombre de personnes des pays pauvres souffriront et mourront du fait que les terres utilisées par le passé pour produire de la nourriture serviront dorénavant à la production de carburants. Les exemples abondent où l'industrie fait ses choux gras du réchauffement climatique. Par exemple, les forestières coupent en Indonésie à elles seules environ 2 millions d'hectares de forêt par année, principalement afin d'utiliser ensuite les surfaces déboisées pour les productions d'agrocarburants. L'huile de palme qui était utilisée comme huile de cuisson par la population servira dorénavant à faire avancer les voitures. Les compagnies multinationales, avec la complicité des gouvernements locaux, se sont lancées dans une course effrénée à la déforestation et à l'utilisation de l'agriculture pour produire des combustibles... avec de la nourriture.
En tant que citoyens, nous ne pouvons plus continuer à être complices de ce crime contre l'humanité. Une mobilisation des citoyens s'impose et une prise de conscience importante sur l'urgence de modifier nos habitudes de consommation devient impérative. Actuellement, une quantité appréciable et significative des gaz polluants provient du transport des aliments d'une partie du globe à une autre. L'utilisation d'agrocarburants nous oblige à admettre qu'un seul plein d'essence d'éthanol provenant du maïs équivaut à une quantité de cette céréale qui pourrait nourrir un adulte pendant une année complète.
Tout comme le réclament les pays non-industrialisés, l'atteinte de la souveraineté alimentaire des pays devient la première solution concrète à appliquer afin de freiner la course folle au transport d'aliments et à l'utilisation outrageuse des terres pour produire du combustible et non de la nourriture. De même, les pays industrialisés comme le Canada se doivent de diminuer de façon significative leur consommation en énergie et en pétrole. Plutôt que de chercher à produire davantage de combustibles pour le transport des aliments et des individus, une solution concrète et accessible à tous les citoyens consiste à cesser d'acheter les produits importés (nourriture et autres biens pouvant être produits localement) et à repenser complètement nos habitudes de transport et de consommation d'énergie. Le développement et l'utilisation massive des transports en commun ou tout simplement le fait de cesser de se promener seul en véhicule de promenade pourront contribuer de façon notable à la diminution des besoins énergétiques du pays.
La situation actuelle nous force a réaliser que nous ne pouvons plus laisser les compagnies internationales (avec la complicité des gouvernements) utiliser l'agriculture, les forêts et les resssources naturelles de la planète comme une occasion de business de plus pour empocher des profits plutôt que de laisser les paysans et les petites fermes produire naturellement de la nourriture pour nourrir les peuples. Il devient évident qu'une action s'impose et celle-ci doit venir de la population elle-même. Si nous attendons une action des transnationales qui gouvernent actuellement l'économie globale, il est clair que le réchauffement climatique de la planète continuera de provoquer des catastrophes naturelles et environnementales de plus en plus meurtrières et dévastatrices. Agissons...
Jacques Legros Porte-parole Union paysanne
1 L’Union paysanne, en tant qu’organisation paysanne membre de La Via Campesina, est régulièrement appelée à représenter les paysans canadiens lors de rencontres à l’étranger. La Via Campesina est un mouvement international créé en 1993 et regroupant des organisations paysannes provenant de 56 pays dans le monde.

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