Le Samedi 26 janvier, l’Union paysanne et Alternatives ont collaboré à la tenue d’une Table ronde intitulée « Une autre agriculture est possible : initiatives citoyennes et résistances paysannes » ayant eu lieu aux bureaux d’Alternatives à Montréal. C’est événement a eu lieu dans le cadre de la Journée mondiale de l’action convoquée par les mouvements sociaux faisant partie de Forum social mondial dont le Via Campesina à laquelle s’adhère l’Union paysanne.
C’est Anne Catherine Kennedy, anthropologue et responsable du programme au Brésil et en Haïti de Développement et Paix, qui a introduit le thème des OGM et la privatisation des semences. Elle a expliqué comment la Révolution verte, c’est à dire le processus de modernisation et industrialisation de l’agriculture, en Amérique latine s’est vu renforcé par les événements politiques marquant la région. Au Brésil, la dette extérieure et les programmes d’ajustements structurels imposés par le FMI, ont mené à une emphase sur les exportations agricoles dont les recettes servaient au remboursement de la dette. Ces mêmes programmes d’ajustements structurels, avec leurs exigences de privatisation des entreprises et agences étatiques, ont aussi permis aux transnationales de l’agro-industrie de s’établir en force au Brésil. Pour certaines de ces transnationales, le contrôle des semences par la production et dissémination des plantes OGM, a été le moyen de faire accroître leurs ventes de produits chimiques destinés à l’agriculture voire d’étendre leur mainmise sur toutes les étapes de la production agricole.
Les effets des sociaux des OGM ont exacerbé les résultats, déjà constatés, de la Révolution verte : l’expansion des déserts verts de la monoculture agro-industrielle et l’expulsion des paysans pratiquant une agriculture vivrière; une contre-réforme agraire, c’est à dire une concentration de la propriété et une halte à la distribution des terres aux paysans.
La culture des OGM au Brésil est caractérisé par une forte campagne de promotion, qui exagère le taux d’utilisation des OGM et souligne ses supposés « bienfaits », et une absence de réglementation indépendante (le Comité de bio-sécurité étant majoritairement composé de représentants de l’industrie). Même les paysans, dont beaucoup sont déjà convertis à l’agriculture « chimique », éprouvent beaucoup de difficulté à résister cette campagne publicitaire d’autant plus que dans certains endroits les semences non-OGM ne sont plus trouvables.
Il y a toutefois un important mouvement de résistance aux OGM auquel participent le Mouvement des agriculteurs ruraux sans terres (le MST), le Mouvement des petits agriculteurs (le MPA), le Mouvement des paysanne (le MMC), le Mouvement des victimes de barrages, la Pastorale de la terre de l’Eglise catholique.
Au Brésil, 3% de la population possède 65% des terres. L’un des objectifs principaux du MST est de corriger cet état des choses. En effet le MST a réussi à faire installer sur la terre 550 000 familles tout en établissant une centaine d’entreprises agricoles. Actuellement une autre 124 000 familles occupent des terres dans le but de faire régulariser leur situation par le gouvernement brésilien. La Constitution brésilienne stipule que la terre doit avoir une utilisation sociale, ce qui permet au MST de réclamer non seulement les terres inutilisées des grands propriétaires des latifundios mais aussi les terres mal-utilisées des grandes entreprises agro-industrielles telles que la compagnie Syngenta (qui a illégalement semé des OGM près d’un parc national dans l’état de Paraná).
Le but de tous les regroupements paysans est de nourrir la population brésilienne, ainsi que de renforcer et d’améliorer l’agriculture paysanne avec la promotion des semences biologiques et des cours d’agro-écologie. En effet, il faut se rappeler que 80% de l’alimentation nationale du Brésil est toujours produite par la paysannerie.
Devlin Kuyek, chercheur avec l’organisme international GRAIN, coordinateur du Forum sur le brevetage du vivant et conseiller spécial au Réseau canadien sur la biotechnologie (CBAN), s’est adressé au thème de la privatisation des semences au Canada. Devlin a toutefois commencé sa présentation en parlant du Pérou afin de souligner le rôle historique et primordial des paysans et agriculteurs dans le développement des semences, dont l’une des meilleures exemples est la quantité énorme de variétés de pommes de terres développées par les paysans indigènes péruviens. Car toutes ces variétés sont les descendantes de la pomme de terre sauvage péruvienne, qui, elle, est petite, dure et de mauvaise saveur.
C’est au vingtième siècle que les scientifiques ont commencé à s’intéresser à la recherche sur les semences. Au Canada, c’est en 1920 que le gouvernement fédéral a entrepris un programme public de recherche dont le but était de développer le commerce du blé, de l’orge et d’autres grains dans le contexte de la colonisation de l’Ouest canadien. Avec l’industrialisation (mécanisation et utilisation massive d’intrants chimiques) de l’agriculture suivant la deuxième guerre mondiale, le Canada a connu sa propre Révolution verte, qui, au moment où elle a eu lieu, a été peu, voire pas du tout, contestée.
Au cours des années 80, le Canada a subi ses propres ajustements structurels caractérisés par des coupures dans les programmes publics de toutes sortes. C’est à partir de ce moment que le secteur privé commence à jouer un rôle grandissant dans la recherche sur les semences. De nos jours, le rôle du secteur public se limite à la recherche fondamentale alors que le secteur privé s’est acaparé de la recherche appliquée et des bénéfices financiers qui en découlent. Les semences sont ainsi devenues des biens de consommation dont la propriété privée est protégée par le système judiciaire de l’état. Il s’y agit d’un système de contrôle exercé par les transnationales agro-industrielles, un système dont les OGM sont la plus récente expression. Actuellement sous moratoire, les semences stériles OGM « Terminator », si elles étaient approuvées, serviraient à renforcer ce contrôle. Il est toutefois à noter que les agriculteurs canadiens se trouvent de plus en plus dans l’obligation de signer des contrats même quand ils achètent des semences non-OGM. Ces contrats contiennent des clauses stipulant à qui l’agriculteur doit vendre sa récolte et quels produits il doit utiliser dans sa culture.
Bien que théoriquement les agriculteurs n’ayant pas signé des contrats puissent toujours garder leurs semences, il est de plus en plus difficile de le faire. Car les transnationales productrices de semences sont en train d’exercer des pressions sur les entreprises de nettoyages de semences pour que ces dernières cessent de traiter les semences hors contrat, ce qui a mené certains agriculteurs à essayer de mettre sur pied leurs propres installations locales de nettoyage.
Il en va de soi que la privatisation et le contrôle des semences ont un impact déterminant sur l’agriculture et l’alimentation, ce qui rend si importante la résistance aux OGM et à la privatisation. Au Canada, le réseau CBAN (dont fait partie l’Union paysanne) joue un rôle important dans cette résistance. Mais il s’agit d’un travail ardu. Du côté du système judiciaire, la Cour Suprême a décidé en faveur de Monsanto et contre Percy Schmeiser dont les champs ont été envahis par le colza OGM de la compagnie, et les agriculteurs biologiques de Saskatchewan n’ont pas réussi à faire accepter leur recours collectif contre Monsanto pour la contamination quasi-totale du colza biologique par le colza OGM. Du côté de la politique, le gouvernement semble ne tenir aucun compte de l’opinion des citoyens. Par exemple, dans une consultation par internet portant sur des changements proposés au système réglementaire des semences (qui auraient pour effet de bénéficier les transnationales agro-industrielles), menée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments, cette dernière a tout simplement ignoré les répondants s’opposant à ces changements.
En Amérique du Nord, c’est au Mexique que la résistance contre les OGM est la plus avancée. Au Mexique, les communautés paysannes ont elles-mêmes organisé leurs propres systèmes de détection pour arrêter la contamination de leur maïs par le maïs OGM importé.
Le prospect de la culture en champs de plantes génétiquement modifiées destinées à des fins industrielles est particulièrement préoccupant. Car devant les risques très graves de contamination des cultures vivrières par les cultures destinées à l’industrie pharmaceutique et à d’autres secteurs industriels, le gouvernement se verrait obligé de réagir avec des contrôles très sévères, avec lesquels il serait difficile voire impossible pour les paysans de se conformer. Il s’y agit d’un cauchemar qui pourrait facilement se transformer en une réalité désastreuse.
Frédéric Sauriol, secrétaire-général de l’Union paysanne, directeur du Semencier du patrimoine Canada, paysan maraîcher fournissant plus de 200 paniers en agriculture soutenue par la communauté et producteur de semences patrimoniales biologiques, a évoqué la situation très difficile de la paysannerie québécoise tout en soulignant l’importance du citoyen/jardinier dans la conservation des semences patrimoniales. Il a mis en emphase le fait qu’en conséquence de l’effritement, voire la disparition, de l’agriculture paysanne, la majorité des citoyens ne savent plus ce qu’ils mangent – ni les origines, ni les méthodes de production, ni les conditions d’emploi des travailleurs agricoles.
Au milieu du siècle dernier, il y avait 150 000 agriculteurs au Québec; ils ne sont que 26 000 maintenant. Au début, il s’agissait des résultats d’une politique délibérée, car on a considéré que les grandes fermes étaient plus efficientes et qu’il faut se débarrasser d’un grand nombre de petites fermes. Actuellement, malgré la demande en croissance de produits locaux et biologiques, il n’y a que cent fermes qui font partie du réseau québécois d’agriculture soutenue par la communauté. Comme la majorité des fermes au Québec et au Canada, ces agriculteurs essaient de se composer avec un revenu qui est totalement inadéquat. Frédéric a insisté sur l’urgence de stopper et de renverser ce déclin. En effet, l’un des objectifs majeurs de l’Union paysanne est de voir doubler le nombre de fermes au Québec dans les prochaines années, ce qui impliquera un changement radical aux politiques agricoles québécoises et canadiennes.
Frédéric a souligné la gravité de la situation actuelle. Si au Québec et au Canada les paysans sont en train de perdre leurs fermes, au Brésil les paysans s’opposant aux OGM risquent de perdre leur vie. Il nous a rappelé l’assassinat, le 21 octobre 2007, de Valmir Mota de Oliveira, militant paysan brésilien, aux mains des agents armés employés par une compagnie de sécurité au service de la transnationale Syngenta. La victime faisait partie d’un groupe de membres du MST qui étaient en train d’occuper des terres sur lesquelles la compagnie Syngenta avait illégalement semé des OGM.
En évoquant brièvement le travail du Semencier du patrimoine Canada, Frédéric a parlé des efforts de ce dernier organisme dans l’établissement de banques de semences ainsi que dans la promotion des semences patrimoniales. La tenue de Samedis de semences à l’intention du public fait partie de son travail de promotion. Frédéric considère que la conservation des semences patrimoniales est surtout une responsabilité des jardiniers, et il a fortement encouragé ses auditeurs de se mettre au jardinage.
Ismaël Hautecoeur, architecte paysagiste, spécialiste en agriculture urbaine et responsable du projet Jardins sur les toits d’Alternatives, a parlé de l’importance du jardinage et de l’agriculture urbaine. Dans un monde qui est maintenant majoritairement urbain, il est important de réintroduire chez les citadins le goût des aliments frais et sains. Ce qui plus est, dans les pays du Sud l’agriculture urbaine pourrait s’avérer une question de survivance.
Ismaël a commencé en parlant de l’agriculture urbaine au Cuba. Au moment de l’effondrement de l’ancienne Union Soviétique, son premier partenaire commercial, Cuba était un pays très majoritairement urbain pratiquant une agriculture industrielle, en large partie consacrée à l’exportation, et fortement dépendant de produits alimentaires importés. La disparition de l’Union soviétique a engendré à la fois une rareté de produits alimentaires importés et une pénurie de produits pétroliers, c’est à dire d’essence pour les tracteurs et de fertilisants pour les cultures. Il a donc fallu avoir recours au savoir-faire des paysans afin d’effectuer un changement dramatique de modèle.
Un aspect très important de ces changements est l’éclosion de l’agriculture en milieu urbain. Le rôle prédominant de l’état communiste cubain lui a permis de réquisitionner facilement des terrains vagues sur lesquels il a incité les chômeurs et ordonné l’armée de cultiver des aliments pour la population avoisinante. Parmi leurs techniques : des planches élevées (et parfois des pneus ou des barils remplis de terre), des systèmes d’irrigation à gouttes, le compostage et la rotation des cultures. On trouve en milieu urbain même des élevages de lapins et de poules sur les balcons et les toits ainsi que de petits exemples de permaculture alliant la culture de légumes et l’élevage de poules ou de poissons.
L’agriculture urbaine au Cuba est caractérisée par un réseau de petits magasins vendant des semences et des outils peu chers et souvent fournissant des conseils experts. Même s’il s’agit d’un régime communiste, les marchés publics permettent la vente privée des produits récoltés.
L’agriculture urbaine à Montréal. Il y a un système de jardins communautaires où les terres sont louées aux citadins. Cependant il n’y en pas assez pour répondre à la demande (d’autant plus certains jardins ont dû être fermés à cause de problèmes de contamination) et leurs règles sont assez contraignantes. Il y aussi des jardins collectifs qui ont commencé à se regrouper.
Le jardinage sur les toits se veut une réponse à la rareté des terres urbaines. Il s’agit d’un effort d’intérêt social pour remédier à l’isolement qui caractérise souvent le milieu urbain. Alternatives travaille sur les méthodes et elle est en train de produire un guide technique au jardinage sur les toits.
Alternatives coordonne elle-même un projet de jardinage collectif sur les toits d’édifices publics, dont les produits sont donnés au programme des repas préparés et distribués par le Santropol roulant. Les personnes s’intéressant à participer au projet de jardinage collectif ou à se procurer le guide sont invitées à contacter Alternatives.
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